J. Thiers
Corse - diglossie et polynomie.
Focalisations conflictuelles et perspectives pluralistes [*]
1.1. Évoquer la question identitaire corse actuelle,
c'est rencontrer - comme sans doute dans bien des situations
marquées par la co-présence de l'hégémonie
et de la résistance à l'hégémonie
- c'est donc rencontrer la diglossie. Cet état politique
et social, mais aussi psychologique, où les affrontements
entre les structures du pouvoir et les groups et communautés
dominés prennent souvent l'aspect d'un conflit de langues.
1.2. Chercheur dans ce domaine, j'ai été
amené à utiliser les outils théoriques de
la sociolinguistique des contacts et des conflits à propos
de la Corse.. Il me faut, avant d'entrer dans l'évocation
de la situation actuelle, retracer à grands traits l'historique
de la diglossie corse.
- Annexé à la France en 1768, l'île de
Corse qui avait été de 1755 à 1763 un état
indépendant ne s'est ouverte majoritairement à
la langue et à la culture française que longtemps
après cette date: on peut en effet considérer schématiquement
que la francisation effective de l ' île n'a commencé
qu'à la fin du 19ème siècle. Encore n'a-t-elle
jamais complètement assimilé les traditions, les
m_urs et même la langue autochtone des Corses, une variété
linguistique considérée jusqu'à ces dernières
décennies comme un dialecte de l'ensemble italo-roman.
- Avant l'apparition de cette diglossie franco-corse caractérisée
depuis une vingtaine d'années par un conflit ouvert qui
ajoute à la résistance culturelle les manifestations
d'actions violentes menées par un mouvement clandestin,
le Front de Libération Nationale de la Corse, la population
insulaire a connu un état de diglossie apparemment
non conflictuelle avec la langue toscane, utilisée comme
dans toute l'étendue des états italiens d'avant
l'unité italienne (1860), utilisée comme langue
des échanges supérieurs, de la vie administrative
et intellectuelle alors que le corse restait l'idiome de la vie
familiale, colloquiale et affective, des contacts non formels.
- Cet état de choses a perduré longtemps pendent
tout le 19ème siècle, si bien que l'histoire de
la diglossie corse peut être définie comme une double
diglossie ou si l'on veut une triglossie dans laquelle l'identité
autonome de la Corse et pour ainsi dire sa personnalité
nationale ont toujours dû s'affirmer par une opposition
et par des luttes vis-à-vis d'un centre assimilateur,
hégémonique et tendant, par une dynamique complexe
où politique, économique et culture sont étroitement
intriquées, à réduire à néant
les critères linguistiques et culturels qui favorisent
l'identification des sujets corses à leur territoire et
à leur histoire.
- Les choses se sont encore compliquées du fait de l'attitude
des élites corses, une classe dominante très tôt
domestiquée à l'État français, mais
jouant un rôle ambiguë de courroie de transmission
du pouvoir central et structurellement, superposant à
l'influence de l'État, une influence et un pouvoir local
entretenu par la survivance des structures familiales, électorales
et clientélaire connues en méditerranée
sous le nom de CLAN.
1.3. Ainsi, après la deuxième Guerre
Mondiale et jusque dans les années 1960, on en était
arrivé à une situation qui pouvait laisser craindre
à terme l'extinction totale de l'identité corse
appelée à se fondre dans l'ensemble français
avec quelques survivances de type folklorique et régionaliste
lorsque se produisit à partir de 1970 un mouvement général
et profond de résistance à l'assimilation et de
promotion de l'identité corse au niveau politique, culturel
et linguistique. Il serait trop long de rappeler ici les causes
de cette poussée; qu'il me suffise de dire qu'elle a été
l'une des plus fortes de l'ensemble français, qu'elle
s'est poursuivre sans interruption, qu'elle s'est intensifiée
et qu'elle paraît devoir, dans un avenir plus lointain,
doter la Corse d'une autonomie de plus en plus grande et dont
certains observateurs croient qu'elle conduira jusqu'à
l'indépendance politique de l'île.
2.1. Voilà donc dégagé à
grands traits le fil conducteur sur lequel vient se greffer le
thème de ma communication: il m'a paru en effet intéressant
d'exposer plus longuement comment et avec quels outils théoriques,
les Corses ont élaboré en langue autonome la variété
linguistique considérée jusqu'a la fin du 19ème
siècle comme un dialecte italien.
Dans une première période la promotion de la
langue corse semblait devoir passer pour l'étape nécessaire
et indispensable de l'unification orthographique et de la création
d'un standard linguistique unique pour tous les corsophones.
Il semblait en effet impossible d'enseigner à l'école,
d'écrire dans les journaux, d'enrichir la production littéraire,
sans avoir auparavant normalisé la langue parlée
en lui ôtant sa diversité. Cet état d'esprit
a prévalu jusque dans les année 1970.
A cette époque, du fait de l'accroissement des luttes
politiques et identitaires contre le centralisme français,
les militants culturels ont commencé à diversifier
les pratiques de production littéraire et à enseigner
le corse de manière empirique et en se fondant sur la
forme linguistique en cours à l'endroit où ils
exerçaient leur action. L'enseignement du corse s'est
alors répandu, sa pratique s'est généralisée
dans de nouveaux domaines d'emploi jusqu'alors exclusivement
réservés à la langue officielle, il a pénétré
dans les médias radiophoniques et télévisuels,
sans qu'ait été considérée comme
une priorité la normalisation. Avec l'ouverture en 1981
de l'Université de Corse et l'obtention d'une filière
universitaire en langue corse s'est officialisée cette
forme de pratique linguistique et culturels internes à
la société corse. En essayant de théoriser
l'esprit et la nature de leur action linguistique, les intellectuels
corses ont proposé, pour définir cet état
nouveau de leur culture la dénomination de "dialectique
de l'un et du multiple". Plus tard ils ont produit, pour
rendre compte de cette situation originale dans l'ensemble français,
le concept opératoire de "langue polynomique"
par opposition aux notions de langue unique et de langue académique.
Il me parait intéressant pour les travaux de cette
conférence de m'attarder sur les implications corses et
générales de ce concept:
3.1. Pour l'intermédiaire de l'école
et des médias la diffusion de l'idée de polynomie
a pour effet de mettre en place, dans les esprits, des attitudes
favorables à la diversité et à la variation
linguistiques et culturelles. Celles-ci ne sont plus en effet
considérées comme un état provisoire d'une
identité qui devrait se construire sur le modèle
d'un standard dominant, mais comme un état naturel, réel
et incontournable.
3.2. Un autre intérêt du concept de langue
polynomique réside dans la manière de définir
le locuteur d'une langue donnée. Celui-ci n'est pas celui
qui possède tout le savoir linguistique d'une communauté,
ce n'est pas le possesseur du trésor de la langue identitaire,
mais plutôt l'ensemble vivant qui actualise et articule
entre elles les diverses réalisations linguistiques possibles
dans l'ensemble d'une communauté: désormais, chez
nous, tel locuteur de telle région peut employer des formes
qui n'ont pas cours chez lui sans que ceux qui l'entendent considèrent
cette pratique comme une trahison de la pureté linguistique.
3.3. Il devient également possible, à
l'aide de ce concept, d'intégrer sans heurts et sans obstacle
de nouveaux usages langagiers et une terminologie indispensable
dans les nouveaux domaines d'emploi du corse. Le français
et l'italien, qui faisaient jusqu'alors figure "d'ennemis
linguistiques" du fait des fonctionnements liés à
la triglossie dont j'ai parlé, sont désormais considéré
de plus en plus souvent comme des ressources offertes à
la langue corse en cours de modernisation.
4. Cette dernière remarque me semble devoir
être méditée et exploitée dans tous
ses aspects parce qu'elle est de nature à modifier profondément
les attitudes et les dogmes habituellement en vigueur et qui
enferment les revendications identitaires dans des représentations
closes et mortifères de l'identité. Il faut en
effet poser que, dans l'exercice libre de la communication exemptée
et affranchi de l'empire des normes linguistiques reconnus comme
corses quelle que soit leur origine, la transformation des normes
de la langue étrangère en normes d'interaction.
Ainsi la polynomie disqualifie et rend caduque la distinction
entre normes d'extériorité et normes d'intériorité.
Ce qui devient alors essentiel et capital, ce n'est plus la conformité
des comportements individuels aux sommations de l'identité
collective, mais bien plutôt les processus par lesquels
les affirmations identitaires se reformulent et se constituent
à tout moment de la vie du sujet.
© J. Thiers - Centre de Recherches Corses
- [*] Paper presented
at the 2nd UNESCO expert meeting in the series Overlapping
Cultures and Plural Identities on "The practise of group
identities without enemy images" in Copenhagen, 3-5 December,
1992, hosted by the Danish Secretariat of the Unesco World Decade
for Culture.
Gruppenbildung
ohne Feindbilder ? (1992 - Kopenhagen)
The practise
of group identities without enemy images (1992 - Copenhagen) |