Anne Knudsen (Copenhagen)
Sur ou mère, cousin
ou ami? - La complexité de la vie dans une société
traditionnelle [*]
Beaucoup des notions d'identité culturelle courantes
en pensée européenne doivent leur morphologie à
un certain image de la société traditionnelle.
Selon cet image, les sociétés traditionnelles en
général et la société paysanne traditionnelle
en Europe en particulier étaient des sociétés
communautaires, où les relations entre les gens étaient
transparentes, les positions des hommes et des femmes bien définies,
les valeurs morales claires - bref - la vie était simple,
nette et compréhensible.
Cet image de la société traditionnelle était
construit comme partie de la construction idéologique
de la modernité pendant le dix-neuvième siècle.
Dès sa création, c'etait un image romantique, qui
exprimait la nostalgie des élites urbaines - intellectuelles
surtout - pour une vie différente. Une vie qu'ils voyaient
comme l'antithèse de celle qu'ils vivaient et qui les
semblait être aliénée, superficielle et pleine
des conflits. Donc, la vie à la campagne était
construite comme authentique, profonde, paisible et - surtout
- harmonieuse. Là. tout se passait en harmonie puisque
tout se passait selon une culture univoque et uniforme, partagée
par tous.
Bien sur que les paysans, eux, en savaient mieux. Mais on
ne les a pas demandé de leur avis. Tout au contraire.
Dans les écoles, dans les discours politiques, dans les
poésies, au théâtre aussi bien que - plus
tard - au cinéma, les élites urbaines communiquaient
leur image à eux de la vie à la campagne aux élèves,
aux lecteurs, aux grands publics, bref aux gens qui vivaient
- ou qui avaient vécu jusqu'hier - dans les sociétés
traditionnelles. Comme image, c'était plutôt flattant.
Et comme identité proposée, l'image était
bientôt accepté par la plupart des populations rurales.
Ainsi, cet image s'est très tôt transformé
en une identité politique d'une légitimité
incontestée. Donc, la coopération d'intérêts
a abouti dans une unanimité sur la morphologie et la nature
des cultures traditionnelles, les paysans s'en servant comme
point de départ pour leurs revendications politiques,
les intellectuels s'en servant comme point de départ pour
leur critique existentiel des malfonctions de la vie moderne
dans la société urbaine, industrialisée,
individualisé. Tout le monde était pendant longtemps
bien content de s'imaginer que quelque part - dans les villages,
dans le passé, ou dans les îles de la Mer du Sud
- Il y avait une mode de vie sans contradictions, sans aliénation,
sans solitude. La société communautaire - die Gemeinschaft
- est devenu le fantasme préféré quand il
s'agit de l'identité culturelle.
Même aujourd'hui, quand on dit "identité
culturelle", l'image qui se montre sur l'écran de
notre Imagination est l'image d'une identité harmonieuse
et sans contradictions internes.
Voyons donc comment la définition d'identité
s'est faite dans une société traditionnelle, la
société rurale corse du dix-neuvième siècle.
Comme on sait déjà, cette société
n'était pas harmonieuse si on entend par là paisible.
On y avait on taux élevé des meurtres et d'infraction
de l'ordre public. On y avait des bandits qui restait dans le
maquis pendant des décennies, on y avait (sous les régimes
républicains) des fraudes électorales, on y avait
des réfractaires de service militaire, on y avait une
manque de coopération de la part de la population avec
les forces de l'ordre et surtout avec la justice. En dépit
de cela, la culture de cette société etait (et
l'est aujourd'hui) souvent décrite comme harmonieuse,
les vendette étant des guerres entre des familles,
l'insoumission flagrante vis à vis le pouvoir étatique
étant la légitime défense d'une société
à part, et les membres de la société - les
gens desquels cela s'agissait - comme tous d'accord sur le plan
des valeurs culturelles.
Pourtant, vue à plus près, on trouve dans cette
culture une ambiguïté qui regardait précisément
les questions d'identité.
Tout d'abord, il faut comprendre qu'il s'agissait ici vraiment
d'une société traditionnelle, dans le sens que
s'était une société où le pouvoir
de l'état n'était ni respecté ni regardé
comme ayant un présence sérieuse. La société
s'était montrée imperméable d'une idéologie
étatique, et il n'y avait donc rien à obtenir en
faisant confiance en la police, les juges, ou les préfets.
Ils étaient tous impuissants, absents ou mal renseignés
en les questions profondes de la société. Là,
on était laissé à se débrouiller
avec ses propres moyens.
Il s'agit donc d'une société qui marche largement
comme s'il n'avait pas d'état du tout. Il n'y a que la
famille, les voisins, le quotidien, l'immédiat. Rien ne
peut être plus traditionnel. La société locale
qui ne connaît ni la hiérarchie qui est tout système
étatique, ni l'aliénation qui est particulière
à la vie dans les grandes villes, les industries, les
bureaux, les métros, les rues interminables. Ici, tout
est local, personnel, connu. Rien d'anonyme, rien de généralisé.
Pour comprendre pourquoi cela n'est pas le paradis de nos fantasmes
rurales, il faut y entrer sur le plan de la structure de la parenté
d'abord, et après sur le plan de la structure du quotidien.
Je veut vous dessiner le système de la parenté
européenne - en général - et corse en particulier.
Dans chaque système de parenté où les
femmes ne sont pas vues comme des choses, on a déjà
l'ambigu. Les femmes s'y voient comme ayant des identités
au moins doubles. Elles sont les filles de leurs pères
(laissant pour le moment à coté leurs mères),
elles sont les soeurs de leurs frères - et si elles se
sont mariées, elles sont les épouses de leurs maris
- et elles sont surtout les mères de leurs fils (laissant
pour le moment à coté leurs filles). En cas de
conflit entre le frère et le mari, elles doivent choisir
entre les deux identités. Mais dans les systèmes
de parenté européen, il y a souvent même
pire. Et en Corse, il y en avait pire. La femme n'étant
pas tout à fait aliénée de sa famille d'origine,
portait aussi l'héritage - du sang et des biens - de sa
famille d'origine et le donnait a son fils. Lui alors, n'appartient
pas qu'à une seule famille. Il a aussi des liens de sang
avec son grand-père maternel, ses oncles maternels, ses
cousins au coté de la mère. Lui non plus ne peut
se référer qu'à une seule identité.
En cas de conflit entre les hommes de coté de la mère
et les hommes de coté du père, il est contraint
de choisir son identité.
Néanmoins, il nous reste la notion de l'identité
culturelle harmonieuse, une notion entièrement construite
comme partie de l'image de la société harmonieuse.
Personne ne connaît de son expérience la société
harmonieuse, tout à fait comme personne ne connaît
la vie univoque ou l'identité nette, bien définie,
sans contradictions. Comme idéal d'identité culturelle,
pourtant, l'harmonie reste toujours vivante.
Aujourd'hui on sait, des études des sociétés
traditionnelles aussi bien que des sociétés primitives
que là, comme partout, il y a des différences d'opinions,
des conflits d'intérêts, de la répression,
du pouvoir - et des interprétations des normes culturels
diverses. Tout ne se passe pas en harmonie dans les sociétés
humaines, soient-ils traditionnelles ou modernes.
© Anne Knudsen
- [*] Paper presented
at the 2nd UNESCO expert meeting in the series Overlapping
Cultures and Plural Identities on "The practise of group
identities without enemy images" in Copenhagen, 3-5 December,
1992, hosted by the Danish Secretariat of the Unesco World Decade
for Culture.
Gruppenbildung
ohne Feindbilder ? (1992 - Kopenhagen)
The practise
of group identities without enemy images (1992 - Copenhagen) |